Dans les années 50, la jeune Alice quitte la Suisse pour le Liban, contrée ensoleillée et exubérante. Là-bas, elle a un coup de foudre pour Joseph, un astrophysicien malicieux qui rêve d’envoyer le premier libanais dans l’espace. Alice trouve vite sa place dans la famille de ce dernier. Mais après quelques années de dolce vita, la guerre civile s’immisce dans leur paradis… Premier long métrage sélectionné à la Semaine de la Critique en 2020, la singularité formelle de Sous le Ciel d’Alice témoigne de l’inventivité de sa réalisatrice, Chloé Mazlo, et de son désir d’explorer d’autres formes de cinéma.
Chloé, tu es diplômée de l’EnsAD de Strasbourg et tes films courts (comme Les Petits Cailloux, César du meilleur court métrage d’animation en 2015) sont des films d’animation. Comment, et pourquoi as-tu glissé vers un cinéma hybride associant l’animation à la prise de vue réelle ?
Le glissement s’est fait au moment du court métrage Conte de fées à l’usage des moyennes personnes. Pour la première fois, je ressentais le besoin que les personnages parlent, et cela n’avait plus de sens de rester uniquement dans l’animation. Il y a donc, au milieu de ce film, une scène où les deux acteurs principaux (Bérengère Henin et Antony Peskine) s’adressent la parole et échangent autour du sens de la vie. Ce film correspond aussi au début de ma collaboration avec Yacine Badday, co-scénariste du film, et je pense que je me sentais plus libre de tester de l’hybridation au niveau de l’écriture également.
Ensuite, quand nous avons commencé à écrire Sous le ciel d’Alice, j’imaginais le film entièrement tourné en stop-motion. Mais comme je me dirigeais vers une plus grande incarnation des personnages, nous avons très vite décidé d’utiliser l’animation uniquement comme un effet spécial au service de la narration, et non plus comme un système.
Qu’est-ce qui t’a guidée dans l’écriture de Sous le Ciel d’Alice ?
Que souhaitais-tu raconter à travers cette histoire d’amour ?
Le point de départ, c’est la dichotomie des récits de ma famille, et ceux des médias de l’époque. Ils montraient l’extérieur des bâtiments détruits, et rien de ce qui se passait à l’intérieur.
Ensuite, j’ai été guidée par les histoires de ma propre famille, et plus particulièrement celle de ma grand-mère, une Suissesse partie s’installer au Liban dans les années 50 pour être nurse et qui est tombée amoureuse de ce pays, puis de mon grand-père.
À travers cette histoire d’amour, je voulais raconter ce « paradis perdu » et la dislocation d’une famille. L’idée était de mettre en parallèle l’intimité d’un couple et la grande Histoire. Quand la guerre civile éclate, c’est tout leur écosystème qui se fissure, en même temps que le pays.
À quelle étape as-tu commencé à travailler avec Yacine Badday, ton co-scénariste ?
Comment votre travail ensemble s’est-il déroulé ?
Yacine Badday est arrivé très très tôt dans le processus d’écriture, aux premières versions du traitement. Comme nous avions déjà écrit deux court-métrages ensemble, notre collaboration a continué à se faire en complémentarité et dans un processus de dialogue permanent.
Comment t’es-tu documentée pour raconter le Liban des années 50 ?
Je me suis d’abord plongée dans mes archives familiales : les photos, les films super-8, et bien sûr, les récits oraux. Pour cette partie du film, et contrairement à toute la partie concernant la guerre civile, je cherchais surtout à montrer le « Liban de l’âge d’or », tel qu’il a été mythifié par mes proches. C’est un Liban fantasmé, reconstitué par la mémoire et la nostalgie. Je lui ai donc donné cet aspect de carte postale idyllique.
Avec le recul aujourd’hui, quelle expérience retires-tu du développement de ce premier long métrage ?
Ce premier long métrage a plus que confirmé mon amour pour le travail en équipe ! Quand on vient du court métrage d’animation indépendant, on a l’habitude de faire beaucoup soi-même, au sein d’une équipe très réduite où chacun cumule les casquettes. Pour Les Petits Cailloux, par exemple, nous étions principalement trois : Bérengère Henin, qui était assistante, costumière, animatrice, cuisinière… et Antony Peskine, chef opérateur, acteur, décorateur… (Et j’en oublie sûrement !). Ce passage au long a donc été un véritable apprentissage du lâcher-prise et de la délégation. Mais j’ai eu la chance d’être extrêmement bien entourée, autant au niveau des comédiens que de l’équipe.
As-tu d’autres projets en préparation actuellement ?
Après un second film qui n’a malheureusement pas pu se tourner par manque de financements, j’en prépare actuellement plusieurs en parallèle. Les plus avancés sont, par hasard, deux adaptations de bandes dessinées, qui représentent toutes deux de nouvelles expérimentations.
Le prochain sera La Vie gourmande, adapté de la BD éponyme d’Aurélia Aurita, que nous avons coécrit et que nous allons coréaliser avec Lucie Borleteau. Le tournage est prévu pour novembre 2026. Expérimenter cette forme de réalisation à deux est totalement inédit pour nous, et c’est très enthousiasmant !
Le second est La Poudre d’escampette, adapté de la BD de Chloé Cruchaudet, que j’ai coécrit avec Clara Bourreau. C’est un film destiné au jeune public, réalisé entièrement en animation 2D.
Dans ces deux projets, on retrouve des thèmes et des questionnements qui me suivent de films en films, comme l’exil, l’importance du groupe, de l’amitié, la vertu du merveilleux et du second degré.
Sous le Ciel d’Alice, produit par Moby Dick Films et distribué par Ad Vitam, est disponible en VOD.
Retrouvez le scénario du film, écrit par Chloé Mazlo et Yacine Badday, dans notre Scénariothèque.
Propos recueillis par Marion Jhöaner.

