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Entretien avec Raphaël Jouzeau & Pierre Le Gall pour Les Belles Cicatrices

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Gaspard aime toujours Leïla. Un mois après qu’elle l’a quitté, ils se retrouvent dans un bar bondé. Alors que le rendez-vous tourne mal et qu’il sent les larmes monter, Gaspard se réfugie sous la nappe, loin des regards et plus près des souvenirs.

Les Belles Cicatrices, court-métrage multi-primé et nommé aux Césars 2026, est le premier film de Raphaël Jouzeau, co-écrit avec Pierre Le Gall. Tous deux nous racontent les dessous de leur processus d’écriture, après avoir accepté d’intégrer leur scénario à notre collection.

D’où est venue l’idée de parler du sujet de la rupture ?  

Raphaël Jouzeau : L’idée est venue de ma première rupture amoureuse, que je n’avais pas comprise tout de suite. C’est la première histoire qui m’est venue en tête lorsque j’ai dû faire mon film de fin d’études (Des tout petits riens, 2020), parce que c’est celle qui m’avait le plus touchée dans ma vie et que je souhaitais aborder quelque chose de personnel. J’ai été toutefois un peu frustré : j’aurais aimé développer davantage la complexité des personnages, et être plus aguerri en termes d’écriture.

Ainsi, après avoir fait mon film de fin d’études, j’ai poursuivi ce travail avec Les Belles Cicatrices. J’ai voulu fabriquer le film que j’aurais aimé voir au moment de vivre cette rupture, pour mieux comprendre ce qui s’est passé. J’ai quand même été inspiré par d’autres films : Gros Chagrin de Céline Devaux, Her de Spike Jonze, Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry…

Pierre Le Gall : En rencontrant Raphaël, j’ai été touché par cette blessure encore vive qu’il ressentait d’une ancienne rupture. Il avait besoin de mettre des images dessus. Étonnamment, son passé me renvoyait à ce que je vivais au présent avec mon compagnon de l’époque.

Après des années extraordinaires de vie commune, certaines questions amoureuses se dressaient sur notre chemin : comme la perte du désir, les subterfuges pour le retrouver, le déséquilibre intime que ça peut provoquer… Petit à petit, certains de ces questionnements ont également rejoint ceux de Gaspard et Leïla.

Comment s’est passé le développement de ce film ?

Raphaël Jouzeau : J’ai commencé à écrire Les Belles Cicatrices que j’ai envoyé aux productrices (Charlotte Vande Vyvre et Francesca Betteni-Barnes) un an et demi après être sorti de l’école. J’ai écrit un synopsis avec quelques images de recherche, une note d’intention et une note graphique. Après un rendez-vous, on s’est engagé·es ensemble et j’ai tout de suite émis le besoin d’avoir un scénariste pour travailler avec moi.

J’avais eu quelques cours d’introduction à l’écriture de scénario durant mes études (L’école des Arts Décoratifs de Strasbourg et les Ateliers de Sèvres, ndlr), mais comme il s’agissait d’un scénario très bavard, je souhaitais que quelqu’un m’aide à construire les personnages à travers les dialogues – tout en me distanciant du sujet. Mes productrices m’ont présenté à Pierre. On a parlé pendant deux heures du film, de ses enjeux, de nos expériences personnelles, et je me suis immédiatement senti en confiance avec lui pour raconter cette histoire. 

Pierre Le Gall : L’idée d’un ultime rendez-vous entre deux personnes qui se sont aimées a toujours guidé l’écriture du film. Mais l’arène et les personnages ont beaucoup bougé.

Quand je suis arrivé, le film se passait dans un bloc opératoire avec deux médecins légistes qui disséquaient un corps et découvraient dans chaque organe un souvenir de leur passé commun.  On a exploré plusieurs directions d’écriture autour de ce corps mystérieux, avant de remarquer que ce qui intéressait le plus Raphaël, c’était le drap blanc qui recouvrait ce corps.

À un moment, on s’est dit que Gaspard et Leïla pourraient se cacher sous ce drap, comme deux adolescents, et revivre un souvenir de leur histoire d’amour. On trouvait cette idée universelle et on sentait qu’on avait une belle fin émotionnelle. De là, on a remonté le courant, et les idées de la nappe et du bar sont arrivées naturellement.

Quelle a été votre méthode de travail ?

Raphaël Jouzeau : On faisait des demi-journées d’écriture dans les bureaux de Balade Sauvage. Pierre me donnait parfois de petits exercices, par exemple d’écrire des souvenirs très précis des backstories des personnages du film, ou mes propres souvenirs. Je pense que Pierre s’en est nourri pour mieux approcher mon expérience et raconter une histoire et raconter des personnages desquels je me sens proche.

Pierre a écrit la structure, il a été comme un guide dans ce que je voulais raconter. Le film a pas mal bougé au moment du storyboard et des retours d’Arte, et j’ai à ce moment-là repris ces changements autour des deux monologues de Leila pendant le film, ainsi que la voix-off de Gaspard à la toute fin.

Pierre Le Gall : On s’est sentis très vite en confiance tous les deux. On échangeait souvent en début de séances autour d’un café sur notre rapport à l’amour, sur nos peurs intimes, sur des anecdotes du moment… Ça nourrissait ensuite les personnages et leurs mondes intérieurs.

Raphaël réfléchit beaucoup par des images, j’avais un rôle d’incubateur, en lui proposant des idées, des situations, pour qu’il rebondisse spontanément dessus via sa pensée visuelle. Petit à petit, l’image nourrissait le texte jusqu’à le dépasser.

Comment le dessin est-il intervenu dans l’écriture ?

Raphaël Jouzeau : En animation, les réalisateur·ices partent du dessin qui leur inspire une histoire en général… Mais je dois admettre que ce n’est pas mon cas. Je mets le dessin au service de l’histoire, pour imaginer des idées visuelles qui feront sens dans leur style et leur traitement.

Pierre Le Gall : Par exemple, l’image de la vague qui submerge Gaspard quand Leïla lui caresse sa cicatrice, c’est une image forte qui raconte tellement, qu’elle nous permet derrière d’alléger les didascalies et les dialogues du scénario. Raphaël sait inventer des images impactantes par leur épure, et universelles par l’émotion qu’elles suscitent. Je suis fasciné par son imaginaire. C’est une vraie chance de vivre ces moments d’écriture à ses côtés.

Quels sont vos prochains projets ?

Raphaël Jouzeau : Je suis en train de fabriquer mon second court-métrage Sous la montagne, sur lequel Pierre a été script-doctor, qui a été préacheté par Arte ; et je commence à écrire un long-métrage avec Pierre. Nous sommes au tout début de l’écriture. Je m’occupe aussi des décors d’une bible graphique d’une série ado/adulte qui s’appelle « Terre 2 ».

Pierre Le Gall : Je viens tout juste de terminer mon premier long métrage de cinéma en tant qu’auteur-réalisateur. Ça s’appelle Du fioul dans les artères, c’est une histoire d’amour entre deux routiers. Là, je commence à réfléchir à mon prochain film, tout en travaillant sur le long métrage de Raphaël. C’est une période très libre et stimulante.

Les Belles Cicatrices est disponible en ce moment sur Arte et Youtube.
Retrouvez le dossier du film dans notre Scénariothèque.
Un court-métrage produit par Charlotte Vande Vyvre et Francesca Betteni-Barnes (Balade Sauvage).

Propos recueillis par Marion Jhöaner.